La Vallee de l'Ouche

La Libération de Sainte-Marie-sur-Ouche

La Libération de Sainte Marie début septembre 1944

Avec la permission de Pierre LALIRE

AVANT - PROPOS

POUQUOI CE TRAVAIL DE "MEMOIRE"

Depuis très longtemps, mon épouse me racontait les évènements tragiques qu'elle avait vécus, la semaine précédant la Libération de Sainte Marie début septembre 1944, alors qu'elle était monitrice à la colonie de vacances installée au pensionnat. Son récit m'était confirmé, ou plutôt complété, par un ami, Etienne Jovignot, qui était également présent à Sainte Marie, à  cette époque, et a vécu d'autres épisodes dramatiques.

 De nombreuses manifestations en  "Mémoire" des faits de guerre, vécus il y a 60 ans, sont organisées en 2004 sur le territoire français; elles m'ont amené à approfondir la connaissance de ce qui s'était passé, à Sainte Marie et Pont de Pany, pendant  la semaine qui a précédé la Libération du village. J'ai donc contacté des habitants de l'époque qui ont été personnellement concernés, à différent titre; ils ont bien voulu me raconter, ou écrire eux-mêmes, leur vécu souvent tragique.

J'ai pensé utile de laisser un "écrit" pour faire "Mémoire" de ces évènements à la communauté de ce village: ceux qui ne les ont pas connus,  les nouveaux habitants et les Jeunes. Il est souhaitable que soit apprécié ce qu'ont enduré, vécu leurs anciens: c'est l'Histoire de ce pays.

Quant à la présentation j'ai hésité entre deux formes:

J'ai choisi cette deuxième solution qui m'évite de déformer ou interpréter ce que chacun a voulu exprimer.

Je remercie chacun de ces témoins de l'accueil qu'il a bien voulu réserver à ma démarche et de la spontanéité de sa réponse. Je suis conscient que ma demande a dù remettre au présent les souvenirs pénibles, douloureux ainsi redécouverts , encore frais dans la mémoire qui parait n'avoir rien oublié du drame gravé depuis 60 ans, alors qu'ils étaient enfants ou adolescents.

Je remercie la municipalité qui a bien voulu recevoir ce projet et en faciliter la diffusion aux écoles et la conservation dans les archives municipales.

Pierre LALIRE

Suivent les récits de:

et les interviews de

HISTOIRE VECUE D'UNE  MONITRICE DE COLONIE DE VACANCES

A LA LIBERATION DE SAINTE-MARIE-SUR-OUCHE

CONTRIBUTION A L'HISTOIRE DE LA LIBERATION DE SAINTE MARIE -SUR-OUCHE

6 AU 10 SEPTEMBRE 1944

ETIENNE JOVIGNOT

La Vallée de l'Ouche fut, au cours de la seconde guerre mondiale, un lieu très actif de résistance contre les nazis. On a même dit que les combats de début septembre, à Sainte Marie notamment, avaient favorisé la libération de Dijon "sans combat", dans la nuit du 10 au 11 septembre 1944.

Quoi qu'il en soit, je n'ai pas l'intention de faire l'histoire de ces combats de la libération - fort complexe - mais d'évoquer simplement, 60 ans après les évènements, quelques uns  de ceux qui sont restés gravés dans la mémoire de mes 20 ans.

L'été 1944 ne fut pas de tout repos dans la vallée; les nuits étaient ponctuées de tirs de mitraillettes ou de fusils-mitrailleurs: sans doute les maquisards entraînaient-ils leurs jeunes recrues au maniement des armes. Nous savions également par mon frère, l'abbé Jovignot, qui desservait la paroisse de Gergueil, qu'un commando britannique était installé sur le plateau près de  la ferme de Rolle, entre Détain et Bruant, St Jean de Boeuf, et Gergueil: il assurait des liaisons avec les maquis et recevait des parachutages.

J'étais, durant cet été 44, moniteur au Centre de vacances des enfants de la Maitrise de Dijon, installé à Gissey-sur-Ouche. Au cours d'une promenade en forêt, dans les bois de Marigny, au dessus de St Victor, j'arrivais, avec une quinzaine de garçons, aux ruines du château fort, lorsque nous fumes arrêtés par un groupe d'hommes et de femmes qui semblait nous attendre "Il faut rebrousser chemin, dit l'un d'eux, et redescendre au plus vite". Apeurés, la plupart des enfants se rapprochèrent de moi, mais un gamin qui s'était écarté se mit à crier "Il y a un macchabée dans le puits.... et ça pue". Un lourd silence. " Vous savez maintenant  pourquoi nous ne pouvons pas laisser les promeneurs passer par ici" dit une femme du groupe. Je comprends que nous sommes dans un nid de la résistance et qu'il y a eu des combats. Je me présente en tant que frère de l'abbé Jovignot, curé de Sainte Marie sur Ouche. Le climat se détend: "Nous le connaissons". J'explique que nous sommes à l'étroit au centre de vacances , car de nombreux parents - dijonnais dans l'ensemble - nous ont confié leurs enfants pour les protéger des bombardements et d'éventuels combats, mais aussi pour les faire profiter du grand air au terme d'une année scolaire difficile (manque de nourriture pour beaucoup). Il faut donc sortir dans la campagne et les bois. "Bien sûr -me dit un homme d'une quarantaine d'années qui se présente comme le chef du groupe- vous ne pouviez pas deviner que nous avions abattu des miliciens- français hélas!- venus nous attaquer. Mais promettez-moi la plus grande discrétion et celle des gosses". J'explique alors aux enfants, très attentifs, qu'il ne fallait rien dire à personne de ce qu'ils avaient vu... ou senti, car cela pouvait mettre en péril la vie des résistants qui se battaient pour nous: accord unanime.

Avant de partir, je demande très doucement au chef s'il pouvait faire recouvrir de terre les corps des miliciens: "Ce sera plus sain et plus humain". La poignée de mains qu'il me donne est affirmative

 Le mardi 5 septembre : Mon père et moi nous montons en "LIAU", colline boisée entre Sainte Marie et la ferme de “Grand Mont” pour y faire notre affouage. Le ciel est bleu et pourtant, durant l'après-midi, nous entendons tonner au loin: "Tiens, il va faire de l'orage? C'est bizarre". Nous arrêtons de travailler pour mieux écouter. Mon père a un grand sourire et me tape sur l'épaule “ Etienne, Ce n'est pas le tonnerre. C'est le canon de la libération; d'ailleurs, écoute bien: ça vient du Sud. Ils ont avancé beaucoup plus vite qu'en Normandie”. En descendant de Liau, nous discutons avec passion de la manière dont Dijon sera libéré “J'espère, dit mon père, que ce sera moins difficile qu'à Caen”. Je fais seulement remarquer qu'au rythme où les alliés sont "remontés” depuis les plages de Provence, l'équilibre des forces n'est plus le même qu'en Normandie... Ni l'un ni l'autre ne pense que la libération de Dijon passera, en partie, par Sainte Marie et Pont de Pany.

Mercredi 6 septembre 1944 : Vers 8h30 du matin, j'étais dans la rue principale  de Sainte Marie sur-Ouche: je marchais dans le sens "Pont de Pany - Gissey”. J'entendis un tir de mitraillette, très proche, venant de la route de Gissey. Quelques secondes après, voici qu'arrive à une vitesse folle un camion allemand qui rate le tournant de la route le long de l'église  et va rentrer dans un gros marronnier. Le véhicule se retourne et cinq soldats se retrouvent la tête en bas, blessés, mais en vie. Je les entends, après un long silence dû au choc, se débattre pour tenter de sortir. Je m'approche alors et , avec beaucoup de peine, j'ouvre la portière. Un des soldats, sans doute le moins blessé, me menace de son arme, en criant “maquis! maquis!”. Dans mon mauvais allemand, je lui dis que je suis désarmé,- gestes à l'appui- et que je ne suis pas du maquis. Je remarque que ses camarades saignent beaucoup et sont dans un piteux état. Je propose à tous de venir chez moi se faire soigner. Ils hésitent puis acceptent quand ils apprennent que chez moi, c'est au presbytère dont mon frère aîné, curé du village, est le locataire. En peu de temps la maison est transformée en "Hôpital de campagne", ma mère, ma soeur, quelques voisines prennent soin des blessés.

 Il reste à négocier avec le maquis , le statut des blessés. Je me dirige sur la route de Gissey et rencontre ses membres. Ils veulent surtout récupérer les armes laissées dans la voiture et vérifier l'état des blessés. Je leur demande de nous laisser ceux-ci en garde, car il apparait certain que d'autres soldats allemands seront envoyés à leur recherche par la "Kommandantur" de Dijon. Le village sera alors brûlé et des habitants fusillés, si l'on ne leur rend pas leurs blessés. Le chef du maquis accepte de nous laisser 3 blessés, mais fait emmener 2 soldats - moins atteints- comme "prisonniers de guerre" (en fait ces "prisonniers" seront fusillés près du monument aux morts, le dimanche 10 septembre, après la libération du village en dépit de la parole donnée et malgré nos protestations).

Le reste de la journée se passe à prévoir l'évacuation du village de Ste Marie- sur-Ouche vers les villages de montagne, éloignés des grandes routes où les allemands ne pénètrent plus, par crainte du maquis. Les habitants de Gergueil organisent les granges, font des lits pour les vieillards, prévoient le ravitaillement. D'autres villages, comme Agey se mobilisent aussi.

Vers 7 heures du soir - à l'heure allemande, le soleil brille encore, et il fait très chaud en ces premiers jours de septembre 1944- voici qu'arrive une colonne de soldats allemands en voitures et motocyclettes qui s'arrête sur la place de l'église, où il y a déjà des habitants rassemblés, émus par la perspective de quitter le village. Le chef, qui parle correctement le français, demande où se trouvent les blessés qu'il vient chercher. Il entre dans notre salle à manger où les trois "restants" sont allongés. Nous sommes très inquiets, car nous pensons qu'il va nous demander où se trouvent les deux autres....A notre grande surprise, il ne pose aucune question et les trois blessés ne disent rien non plus...Au cours de la journée, ils nous ont fait comprendre qu'ils étaient engagés "de force" dans l'armée allemande: polonais? alsaciens? nous ne saurons jamais...le chef  demande alors à ses soldats de rassembler, sur la place de l'église, toute la population... C'est vite fait.  Il fait monter  les blessés dans les voitures, grimpe l'escalier qui conduit au porche de l'église et crie d'une voix forte: “Vous êtes tous du maquis, mais comme vous avez soigné nos blessés, nous ne brûlerons pas le village, mais si, en sortant nous sommes attaqués par vos amis du maquis, nous reviendrons immédiatement, brûlerons le village, et fusillerons une partie des habitants ! Compris?” La colonne repart en direction de Pont de Pany et nous entendons, une minute après, le tir des mitraillettes des maquisards, cachés le long du canal.

L'angoisse est immense, parmi les habitants rassemblés. Plusieurs se mettent à genoux et demandent à l'abbé Jovignot de donner une absolution collective. Il  le fait depuis le porche de l'église, et crie “ Maintenant, sauvez-vous de l'autre côté du canal, le plus loin possible. Montez à Gergueil: on vous y attend”. La foule se disperse pour fuir le retour de la colonne allemande. On pense à Oradour sur Glane. En fait cette colonne ne reviendra pas. Plus tard, sur la route de Pont de Pany, on trouvera des traces de sang. Il y a eu des blessés, peut-être des morts, parmi les allemands. Le chef a jugé préférable de ne pas exposer ses soldats, estimant sans doute que les maquisards  étaient nombreux et cernaient le village.

Dans la soirée de nombreux habitants de Sainte Marie gagnent, par les bois, Gergueil  où l'accueil est excellent. D'autres s'en vont dans des villages voisins, où ils ont des parents ou des amis. La colonie de vacances, installée au pensionnat, trouvera refuge à Agey, dans de très bonnes conditions, notamment au plan de l'alimentation (très apprécié à l'époque).

Durant la nuit du 6 au 7 septembre, des paroissiens viennent trouver l'abbé Jovignot : “Il n'est pas possible d'emmener Monsieur Henry à l'hôpital de Dijon.”- Monsieur Henry est un homme âgé, blessé au matin du 6 septembre, alors qu'il regardait de son jardin, passer le camion allemand. Il a été soigné provisoirement, mais doit être opéré d'urgence”. Or,  un des chefs du maquis, présent au village, vient de donner son accord pour qu'une voiture de l'hôpital de campagne de la résistance vienne le chercher  et qu'on l'opère là-bas. Mais il faut se rendre à l'hôpital entre Pouilly en Auxois et Vitteaux et porter un message de demande de secours. “On a pensé à vous, Monsieur le Curé, puisqu'on vous voit, tout le temps, aller en vélo entre vos différentes paroisses”.  Mon frère acquiesce. “C'est vrai que je connais tous les chemins et sais où se trouve l'hôpital du maquis.” Le chef de la résistance lui donne le message, en lui conseillant de le cacher dans son soulier. En souriant, mon frère ajoute  “En cas de mauvaise rencontre, ma soutane - bien encombrante par ailleurs- me protègera peut-être !” Nous suivons donc la petite lumière du vélo du curé de Sainte Marie s'éloigner sur la route d'Agey. Au petit matin, nous sommes soulagés. L'abbé rentre en bonne forme; il a été bien accueilli à l'hôpital du maquis, une voiture va venir chercher Monsieur Henry. Elle arrive effectivement peu après.

Nous montons alors doucement à Gergueil, par "Liau", sac au dos. Nous y retrouvons de nombreux habitants de Sainte Marie: je suis promu "intendant" en raison de ma connaissance des cultivateurs du village - et à Gergueil, tout le monde est un peu cultivateur...

Le groupe des "réfugiés" restera à Gergueil jusqu'au dimanche 10 ou lundi 11 septembre avec, toutefois, des allers et venues entre Gergueil  et Sainte Marie, concernant  notamment les personnes ayant des animaux à nourrir. Un certain nombre de celles-ci, d'ailleurs, resteront à Sainte Marie et seront présentes lors du combat du samedi 9 septembre qui fera un mort et un blessé parmi les civils.

Jeudi 7 septembre : C'est la journée la plus tragique de cette semaine précédant la libération: un groupe de 8 jeunes maquisards, est arrêté par des allemands, à la sortie du village, en direction de Pont de Pany: deux réussissent à s'échapper, mais les 6 autres, dont une jeune lycéenne de 17 ans, Christiane Perceret, appréciée par son dynamisme, et Pierre Lessiau, (fils de M.Lessiau  professeur au lycée Carnot), sont fusillés devant la maison de M.et Mme Guenot. Leurs corps seront trouvés le lendemain matin par madame Guenot et sa nièce venues nourrir leurs animaux. Le mur extérieur et la pièce qui donne sur la rue comportent de nombreux impacts de balles.

Samedi 9 septembre : Une colonne de soldats allemands à pied, venant sans doute du centre de la France, se repliant vers l'est, s'installe à Saint Marie pour se reposer et manger. Le village comportait alors deux puits d'eau potable, facilement accessibles, l'un sur la place de l'école, l'autre sur ce qui est devenu "la place Nasicaa". A partir de ces deux puits, où ils viennent chercher de l'eau et se rafraîchir, les allemands occupent l'ensemble de Sainte Marie, quand brusquement plusieurs mitrailleuses, placées à des points stratégiques aux différents sorties de Sainte Marie, se mettent à crépiter: c'est le maquis d'Arnay le Duc, conduit par son chef, le Docteur Nasicaa, qui avec 9 hommes bien entrainés, engage le combat.

Les allemands surpris, déroutés, reprennent leurs armes et tirent au hasard dans les maisons, les fenêtres surtout si elles s'ouvrent. C'est ainsi que sera blessé le père de Mme Bazerolle, l'institutrice. Mon père et mon frère se mettent à l'abri , à plat ventre, dans la cuisine du presbytère, tandis que les balles sifflent au 1er étage, occasionnant des dégâts dans les chambres. Un jeune soldat allemand entre précipitamment au presbytère, désarmé, affolé. Il fait  signe à mon père qu'il veut se cacher sous l'escalier et naïvement, tente de se protéger la tête dans un grand porte-parapluie en métal. Les tirs se poursuivent encore quelques minutes puis s'éloignent. Le “visiteur allemand “ sort du presbytère à toute vitesse, comme il y est entré; il veut rejoindre son unité qui fuit vers Pont de Pany où des accrochages se produiront avec la population. Les allemands brûleront la plus belle maison du hameau, appartenant à la famille Pélissonnier dont ils menacent de tuer deux de ses membres, sous prétexte qu'ils feraient partie du maquis..(1).

A Sainte Marie, on félicite le docteur Nasicaa et ses compagnons de cette  "libération-éclair", mais on déplore la mort d'un des libérateurs, tué au dessus du village, près de la ferme Maringer.

( 1 ) Voir le récit de Monsieur Pélissonnier

Dans la soirée alors que tous les habitants de Sainte Marie présents au village pensent que c'est fini, passe sur la route une escouade allemande. Les soldats sont armés, sur la défense, craignant d'être attaqués en traversant le village. Mon père, mon frère, soeur Marie de la Trinité venue au presbytère, se cachent dans le grenier de peur d'être vus. Soudain un coup de fusil éclate. “C'est près de l'église” dit mon frère. Mon père s'inquiète “un soldat n'aurait-il pas tiré sur un habitant aperçu de sa fenêtre? ” Quand l'escouade s'est éloignée, on sort. Rien d'anormal n'est constaté.

Le reste de la soirée est occupé par une action solidaire des habitants présents. Ils tentent d'éteindre l'incendie allumé par les allemands aux fermes Maringer et Fauconnet, en faisant la chaîne avec des seaux d'eau. La sonnette du presbytère retentit, puis la porte grince, comme d'habitude. Mon frère est présent; il sort dans la cour et se trouve en face de Monsieur Chevalier, responsable de la cellule communiste du secteur. Ce n'est, bien sûr, pas un habitué du presbytère, mais les relations entre Monsieur le Curé et Monsieur Chevalier  sont “de bon voisinage”. Monsieur Chavalier met, pour saluer, deux doigts à sa casquette: “Monsieur le Curé, nous avons besoin de vous, deux de nos camarades, Robert Nollez et Bénigne Gollotte, ont été tués hier par les Boches, au dessus de la route de Gissey, à la sortie du village. Alors leurs femmes demandent si vous pouvez leur donner un coup de goupillon et si vous pouvez mettre votre veste blanche ( 2 )  ce serait mieux... Peut-être que vous pourriez m'aider à ramener les corps au village sur  une voiture à bras que je viens de trouver”. C'est ainsi que ces deux habitants de Pont de Pany, “morts pour la France”, reçurent une ultime bénédiction avant de rentrer au village, poussés par le curé et le chef de la cellule communiste.

Le soir, mon père et mon frère remontent à Gergueil donner des nouvelles. La bataille de Sainte Marie, dont les échos sont parvenus à Gergueil, a semé l'inquiétude. Après consultation d'un responsable de la résistance qui annonce l'arrivée imminente de l'armée du Sud, les réfugiés valides décident de regagner Sainte Marie le lendemain dimanche. Les personnes âgées ou fatiguées resteront jusqu'au lundi.

Dimanche 10 septembre : A notre retour à Sainte Marie, le dimanche, le docteur Courtois, médecin du village, dit à mon frère “Je suis inquiet, en ce qui concerne Joseph Confuron (un homme âgé, demeurant en face de l'église, de l'autre côté de la rue). Personne ne l'a vu depuis hier soir. Vous vous souvenez du coup de feu isolé que vous avez entendu hier soir?” Le Docteur Courtois et mon frère entrent dans la maison de monsieur Confuron et, près d'une fenêtre donnant sur la rue,  trouvent son corps dans une flaque de sang. L'impact de la balle tirée à travers la fenêtre est très visible. Ce drame sera d'autant plus douloureux que le fils Confuron, résistant, a été déporté en camp de concentration en Allemagne; il a sa plaque dans l'église de Sainte Marie puisqu'hélas, il ne reviendra pas.

Le dimanche après-midi, ont lieu les obsèques des résistants tués au cours de la semaine, l'église est trop petite pour contenir la foule. Les maquis de la région rendent les honneurs. Lors de l'inhumation au cimetière, nous apercevons sur la route d'Agey - qui ne comportait pas, à l'époque, de maisons - des soldats en kaki dans des voitures étranges que nous n'avions jamais vues. Très vite nous saurons qu'il s'agit de "jeeps". Au devant de ces voitures flotte un petit drapeau français. Ces soldats appartiennent à la 1ère D.F.L. (Division Française Libre) première unité de la France combattante.    

  (2)  autrement dit: "votre surplis"

Avant de quitter Sainte Marie, les responsables de la Résistance feront tuer, vers le monument aux morts, autant de prisonniers allemands - dont ceux que nous avions livrés, le mercredi 6 septembre- que de maquisards inhumés ce jour. Pour beaucoup d'habitants, cet acte était "de trop"  n'allant pas du tout dans le sens de l'honneur de la France.

Lundi 11 septembre :Dans la nuit nous entendons quelques tirs, mais au matin nous avons la grande joie  d'apprendre que les allemands ont quitté Dijon, sans livrer bataille. La ville est ainsi libérée et la première Armée Française s'y installe.

Mardi 12 septembre : Je monte à Gergueil en vélo, régler quelques problèmes d'intendance laissés en suspens. En descendant, alors que la route traverse la forêt, retentit un coup de feu. Quelques allemands en déroute ont dù s'égarer dans les bois.

Lundi 18 septembre : Monsieur Bazerolle, père de l'instituteur de Pont de Pany et officier de réserve, s'est mis en relation avec le médecin colonel, commandant l'ambulance "SPEARS", de la 1ère Division Francaise Libre pour faire soigner le père de sa belle-fille, blessé lors de la bataille de Sainte Marie le samedi 9 septembre.. Notons que cet hôpital de campagne porte le nom du général anglais ayant fait don à la France de ce matériel médical moderne qui a suivi les campagnes des Français libres en Afrique, en Italie, et en Provence (débarquement du 15 août 44). Stationné pour quelques jours à Dijon, cet hôpital au personnel franco-anglais, cherche à recruter des jeunes susceptibles de devenir rapidement infirmiers et a de la peine à en trouver.

Monsieur Bazerolle s'est montré si convaincant sur l'utilité d'un tel engagement que le lundi 18 septembre, mon ami de Pont de Pany, Jean Marie Devillers et moi-même, partons rejoindre, avec la 1ère D.F.L., l'ambulance SPEARS à Villersexel. Dès le lendemain matin, nous montons les tentes pour accueillir les blessés de la bataille qui s'engage pour la libération de Lure, les allemands étant décidés à arrêter l'avance alliée.

ASSOCIATION  NATIONALE DES ANCIENS COMBATTANTS DE  LA  RESISTANCE

Comité départemental de la Côte d'Or

Historique des combats et de la tragédie de Sainte-Marie-sur-Ouche  les jours  précédents la Libération de septembre 1944

par Maurice Garaudet (ancien déporté de la Résistance)
Président de l'A.N.A.C.R.

(Discours devant les plaques le 11-09-84)

Aujourd'hui, nous avons tenu à nous arrêter ici, à Sainte Marie, dans cette riante vallée de l'Ouche, haut lieu de la Résistance côte d'Orienne, qui, aux heures décisives de la Libération fût le théâtre de sanglants combats mettant aux prises des résistants et maquisards avec des forces allemandes en repli.

Pour expliquer ce qui s'est passé dans ce lieu, revenons an arrière c'est à dire aux journées glorieuses mais combien douloureuses des 6, 7, 8 et 9 septembre 1944, journées d'autant plus douloureuses puisque ceux qui sont tombés ici ne connurent pas les joies de la Libération pour laquelle ils avaient tout donné.

Le 6 septembre, de furieux combats se déroulent entre Sombernom et Sainte-Marie- sur-Ouche où au cours d'un engagement entre la "Compagnie Madagascar" et un bataillon de mitrailleurs allemands, le cheminot, Alphonse BOUCHARD, tombe, les armes à la main, sur la place se trouvant un peu plus loin.

Le 7 septembre, vers 11h 30, le Commandant ALIZON, commandant les F.F.I. de la Côte d'Or, reçoit l'ordre de passer à l'action directe contre l'occupant en apportant son aide à la 1ère Armée ayant pour consigne de libérer DIJON. Il donne l'ordre au lieutenant "TEB" de faire parvenir des armes et des munitions au groupe F.F.I.D. de Dijon. Ce groupe a pour objectif, une fois son armement complété, de préserver les ponts du Canal et la gare de Dijon de la destruction.

Le lieutenant "TEB" désigne six hommes, ayant déjà fait preuve d'une grande bravoure au combat, pour l'accompagner. Avec eux une toute jeune fille, Christiane PERCERET, mieux connue sous le nom de "Yoli", dont le courage exemplaire a été remarqué au cours des missions périlleuses qu'elle a déjà effectuées.

En plus elle parle couramment l'allemand; ce fait  s'est révélé d'une grande importance dans certaines circonstances et a permis, plusieurs fois, de redresser des situations compromises et plus que dangereuses. A cela j'ajoute que Christiane a rejoint, très jeune, les rangs de la résistance, ceci avec sa maman qui, elle, a été arrêtée, emprisonnée puis déportée à Ravensbrück et qui aujourd'hui, du fait de son état de santé déficient n'a pu être présente  à nos côtés.

Les armes sont donc chargées dans une voiture et les huit maquisards prennent la route de Dijon. Brusquement à l'entrée de Sainte Marie, une douzaine d'allemands leur barrent la route, armes au poing. Il n'est pas question de reculer; le lieutenant, dans un geste instinctif, fait un signe amical de la main aux allemands qui leur laissent le passage, et la voiture s'engage dans le village. Les maquisards pensent avoir gagné la partie, mais la réalité, hélas,  va être tout autre. la sortie  du  village est  proche et  alors  qu'ils  pensent que la route de  Dijon leur  est ouverte,  ils se heurtent à un nouveau barrage, un autre groupe d'allemands leur barre la route. Le lieutenant leur fit bien un signe amical, mais les canons de mitraillettes restent braqués sur la voiture des maquisards.

Sur ordre, le chauffeur stoppe. Les allemands font descendre les résistants un par  un et la fouille commence; l'un après l'autre sont alignés, face au mur, les mains derrière la tête. Le lieutenant et le chauffeur, risquant le tout pour le tout, se sauvent sous une rafale de balles sifflant de toutes parts. Ils réussissent à s'échapper mais Christiane PERCERET 17 ans, Albert JEANNOT  18 ans, Lucien LUCOTTE 20 ans, Pierre LESSIAU 21 ans, Pierre MENOUD 31 ans et Marcel BOYAU 36 ans tombent fusillés à bout portant. Ce n'est que le lendemain matin que leurs corps sont trouvés par les habitants du village.

Puis le 8 septembre, Robert NOLLEZ et Bénigne GOLOTTE sont capturés et fusillés à l'entrée du village pour leurs sentiments patriotiques. Geoges CONFURON et François THIBAUT arrêtés  puis déportés ne reviendront pas des camps maudits. En trois jours NEUF résistants sont tombés dans ce village sous les balles de l'occupant, leur sang  généreux appelait vengeance.

Le 9 septembre, le groupe de résistance "René LAFORGE" commandé par le capitaine NASICA, docteur à Arnay-le-Duc, occupe Bligny-sur-Ouche. Il lance des patrouilles dans toute la vallée. A 12 heures neuf maquisards prennent position à l'entrée de Sainte Marie à l'endroit, où la veille Robert NOLLEZ et Bénigne GOLOTTE étaient fusillés: leurs corps sont encore là.  A environ 40 m du premier poste allemand, deux fusils-mitrailleurs ouvrent le feu sur ce poste et un ordre de reddition est lancé aux allemands qui, surpris, se sauvent de tous côtés mais se reprennent et depuis les maisons du village ouvrent un feu nourri sur les maquisards.

Le capitaine NASICA a placé ses hommes sur les crêtes dominant le village et reçoit en renfort deux camions F.F.I. de 20 hommes.

Pendant quatre heures ils tiennent sous leur feu le village; les allemands ripostent au canon et à la mitrailleuse. Robert BOULEY tombe frappé à mort, tandis qu'un de ses camarades est grièvement blessé.

A 16 heures le gros des allemands se replie, mais cinq des leurs, retranchés dans une maison, ont reçu ordre de résister pour protéger le repli des autres. A la mitraillette et à la grenade les F.F.I. réduisent ce dernier retranchement où deux allemands sont tués et deux autres blessés et le 5ième fait prisonnier. C'est alors que l'on apprend la mort d'un autre français, Joseph  CONFURON,  tué à sa fenêtre.

A partir de ce moment Sainte Marie était définitivement libérée; disons que le groupe du Docteur NASICA s'était particulièrement distingué; ses pertes s'élevaient à un tué et un blessé. Du côté allemand:  31 tués et 32 prisonniers.

Dès la libération de Dijon, le groupe René LAFORGE, décidé à poursuivre l'occupant jusquà sa défaite, formait la 3ème compagnie du 1er Régiment de Bourgogne, et son chef, le Docteur NASICA, en véritable héros, tombait révolver au poing, devant Belfort, en attaquant un nid de résistance allemand.

Qui, aujourd'hui, plus de 37 ans après ces faits, couronnant les combats de la Résistance, pourrait oublier ceux qui, à Sainte-Marie-sur-Ouche et ailleurs, ont été des combattants s'étant mis volontairement au service du pays lorsque celui-ci était en danger.

C'est grâce au courage d'hommes et de femmes tels ceux qui sont tombés ici que notre pays s'est libéré et a participé, aux côtés de nos grands alliés, à l'écrasement militaire de la barbarie nazie, de la barbarie fasciste.

Le mérite de ces hommes et de cette jeune fille est à apprécier en considération de l'enjeu de la deuxième guerre mondiale et des conditions particulières du combat clandestin qu'il a fallu mener et soutenir.

Si par malheur, le nazisme avait triomphé, la France serait devenue une nation d'esclaves soumise à la dictature frénétique et bestiale des seigneurs nazis.

Aujourd'hui il ne serait  pas sérieux et digne de nous, d'honorer la mémoire de nos camarades sans mettre en garde l'opinion, l'appeler à la vigilance face au danger que présente la renaissance et la recrudescence des activités néo-nazies.

RECIT  DE  L'INCENDIE DE  LA  MAISON  PELISSONNIER

LE SAMEDI 9 SEPTEMBRE 1944

Marc PELISSONNIER

C'est une Jeep de l'armée régulière, ayant débarqué en Provence le 20 août 1944, qui arrive le 9 septembre 1944 à 11h 45 à proximité de Pont de Pany par la route d'Urcy et après le tunnel du chemin de fer Dijon-Epinac, s'approche du village. L'un des soldats, passager de la jeep, apercevant une sentinelle allemande sur le pont de Canal, fait feu, blessant mortellement la sentinelle.

Aussitôt la colonne allemande, qui séjourne à Pont de Pany, effrayée et  rendue furieuse, croyant que quelqu'un avait tiré de notre maison qui se situe entre le pont du canal et le pont de l'Ouche, se précipite, officier en tête, dans la maison et nous prévient qu'ils vont   mettre le feu à chaque extrémité et que, s'ils trouvent un ou des “terroristes”, ils nous fusilleront.

Se trouvent dans la maison où nous préparons à déjeuner : mon père Albert Pélissonnier, ma Mère, mon frère Gérard P. , ma tante Madame Bizot-Espiard, son fils Martial, Officier de Marine, une autre tante Madame Marcel Pélissonnier  et ses trois enfants Hubert, Yves et Aleth .

Les allemands prirent en otage mon cousin Martial ainsi que Monsieur Paul Lallet, notre fidèle jardinier. Puis, comme ils l'avaient annoncé, mirent le feu aux deux extrémités de la maison à l'aide de fagots arrosés d'essence.

C'est à ce moment, que l'abbé Gauthier , directeur de la colonie de vacances  qui séjourne à la Maison Saint Bernard à Pont de Pany, apprenant que les allemands veulent fusiller les deux otages, se précipite à la maison en flamme et demande à voir l'officier allemand.

Le matin même, l'abbé Gauthier avait recueilli et soigné un officier allemand blessé et avait eu la présence d'esprit de lui faire signer un papier par lequel il reconnaissait avoir été bien traité et soigné et qu'en contrepartie aucun otage ne devait être pris et fusillé parmi les habitants de Pont de Pany. Montrant ce précieux document à l'officier qui commandait le détachement qui retenait les deux otages et qui avait mis le feu à la maison, celui-ci après l'avoir lu relâche les otages et autorise les pompiers , qui étaient accouru dès qu'ils avaient appris l'incendie de la maison, de commencer à arroser les décombres. Il était environ 16 heures.

Nous avons ainsi passé 4 heures, craignant à tout moment que les otages soient exécutés et voyant la maison brûler. Sortis précipitamment nous n'avions emporté aucun vêtement ni objet.

Heureusement, dans la partie la plus ancienne, une poutre et une cloison s'effondrèrent, ce qui étouffa le brasier et permit à cette partie de ne pas être brûlée complètement.

Je voudrais particulièrement signaler l'aide qui nous fût spontanément apportée par nos voisins, Monsieur et Madame Souchet, propriétaires de l'Hôtel de la Gare, qui nous hébergèrent plusieurs semaines gracieusement. Tous les habitants de Pont de Pany nous témoignèrent leur sympathie et aujourd'hui encore nous remercions la Providence, par l'intermédiaire de Monsieur l'Abbé Gauthier, de nous avoir protégés et sauvé la vie.

Dans la nuit les allemands quittèrent discrètement Pont de Pany et le   dimanche 10 septembre 1944 nous voyons à leur place des soldats français et faisons connaissance des fameuses jeeps ainsi que des chars légers? C'est en descendant de l'un d'eux que mon unique culotte courte se déchire et que je fus tout heureux de recevoir du "Secours National" un colis de vêtements quelques jours plus tard.

J'ai admiré la sérénité de mes parents qui, ayant tout perdu, ne se plaignaient pas et nous apprirent à rendre grâce à Dieu  de nous avoir ainsi permis de nous retrouver tous sains et saufs.

Après 60 ans je vois encore se dérouler cette dramatique journée et ne puis m'empêcher de penser à toutes les victimes des guerres qui depuis cette date ne cessent d'exister  sur notre terre.

Que ce rappel nous aide à mieux apprécier la PAIX dont nous sommes bénéficiaires actuellement en FRANCE.

Fait à Pont de Pany le 18 avril 2004

Marc PELISSONNIER

SOUVENIRS DE JEUNESSE

SAINTE-MARIE-SUR-OUCHE

Septembre 44

Michel JACQUIN

C'était un matin, début septembre 1944, il faisait très beau, j'étais en  vacances avec ma mère à Ste Marie sur Ouche, chez ma grand'mère, j'avais 14 ans à cette époque. Ma mère m'annonça qu'un accident venait de se produire dans le pays: un véhicule allemand avait percuté le gros marronnier  situé en bordure de route dans le virage de l'église, il y avait un soldat mort et d'autres grièvement blessés. Auparavant nous avions entendu des tirs lointains qui  semblaient venir de la vallée; les allemands se repliaient en direction de Dijon et les F.F.I. les harcelaient en amont du village, les bois favorisant les embuscades.

J'étais presqu'un adolescent, presqu'un homme pour ma mère, et celle-ci ne voulut pas que je reste au pays, craignant des représailles de la part des allemands; des hommes étaient partis dans les bois, je les rejoignis.

C'est ainsi que je me retrouvai, vers midi ou plus, en forêt de Liau, au milieu d'un groupe d'hommes du pays; il y avait Mr MASINGER, Mr HORY, Mr BAZEROLLES, le mari de l'institutrice et quelques autres, ils avaient des fusils avec eux, me semble-t-il, et nous dominions l'entrée de Ste Marie, avec vue sur le cimetière et Roche Canot.

Soudain, dans le milieu de l'après-midi, je vis deux colonnes d'allemands, sortis je ne sais d'où, vêtus de noir ( vraisemblablement des S.S.) munis de fusils et de mitraillettes, qui semblaient venir depuis Roche Canot, longeant chaque côté de la route, ils étaient environ une trentaine. Nous nous cachâmes à ce moment-là, et il fût décidé de se replier sur la ferme de Champ Grillot, située en plein bois entre Gissey et Sainte Marie.

Au cours de ce repli, à un moment donné, me trouvant dans l'axe du canal, en surplomb, et vue sur l'écluse de Ste Marie et le pont du canal, je vis et entendis un soldat alllemand, près du pont , crier halte à un fuyard à vélo qui se trouvait sur le chemin de halage, au niveau des vannes, en face du glacis. Je vis le soldat s'agenouiller et tirer plusieurs fois sur l'homme, sans l'atteindre et celui-ci put s'échapper sans être plus inquiété, je suppose. C'est au cours de notre fuite dans les bois que j'entendis les balles siffler au dessus de nous, et celles-ci en fin de parcours venaient atterrir à nos pieds en faisant un bruit particulier que j'entends encore;  nous étions à  1.500 mètres ou plus du village.

A la fin de cet après-midi nous rencontrâmes tout un groupe de gens de Ste Marie, une quinzaine environ, qui avait quitté le village pour se réfugier dans les fermes des bois environnants; c'est là que je retrouvai ma mère, ma grand'mère et ma tante, ces dernières âgées de plus de 75 ans. Le chemin me sembla long pour parvenir à Champ Grillot, où nous arrivâmes de nuit chez les PELIGRINI qui nous accueillirent chaleureusement avec beaucoup de gentillesse, puisque ma grand'mère et ma tante purent coucher dans la chambre des fermiers . Ma mère et moi, avec d'autres personnes eurent droit au fenil situé à l'étage de la ferme; l'odeur du foin séché me rappelle encore ces quelques nuits où je dormis bien tranquille à l'abri des évènements qui se déroulaient dans la vallée. J'accompagnai les hommes qui descendaient chercher le pain à Gissey. Nous tuâmes un gros cochon - c'étaient presque des vacances à la ferme, si ce n'étaient les drames qui se jouaient à ce moment là.

Maman descendit au pays pendant ces jours tragiques, accompagnée de Mme BOURGEOIS, en rencontrant des soldats allemands, mais sans être inquiétées. Elle me raconta qu'elle dût se réfugier, un après-midi, dans un placard au milieu de notre maison, quand les allemands tirèrent sur toutes les maisons depuis leurs véhicules, au cours de leur traversée du village. Le père de Mme BAZEROLLES fut ainsi touché à l'épaule , en voulant fermer ses volets, logeant au 1er étage de l'école située à côté de chez nous. Notre balcon porte encore la trace de ces tirs, ainsi que le mur de la chambre de ma grand'mère situé face à la rue.

Un matin où j'accompagnai ma mère, l'abbé JOVIGNOT dont le presbytère jouxtait la cour et notre jardin, nous interpella depuis le mur nous séparant, en nous demandant si nous avions des nouvelles de notre oncle, Joseph CONFURON, celui-ci étant resté au pays. Je partis avec l'abbé à la maison de mon oncle située en face de l'église. Je connaissais bien l'intérieur, et c'est dans la salle à manger que je découvris, le premier, le corps de mon oncle Joseph, gisant sur le plancher, dans une mare de sang et de liquide jaunâtre, un hématome à la tête, dû à sa chute contre un coin de table, après avoir reçu les balles mortelles qui avaient traversé les volets métalliques entrebâillés derrière lesquels il se trouvait le jour où les allemands tiraient de toute part  au cours de leur traversée du village. Ce soir-là nous dûmes regagner Champ Grillot, des nouvelles alarmantes nous annonçant un nouveau passage des allemands dans le pays. Nous fîmes, à nouveau, le chemin de nuit, ma mère et moi et l'image de la mort tragique de mon oncle ne me quitta pas, tout au long du sentier, qui me sembla cette fois interminable.

Nous rentrâmes enfin au pays où nous apprîmes par la suite,bien d'autres évènements.

Je me souviens aussi quelques jours après, d'un matin où le fossoyeur vint à la maison demander à ma mère (qui ne fût guère contente) si je voulais bien l'accompagner (car bien des hommes avaient refusé)  pour l'aider à déterrer au cimetière, les cercueils de bois en sapin (enterrés à la hâte) contenant les corps des jeunes gens abattus par les allemands, à la sortie du pays au cours de ces tragiques journées. Je reverrai, toute ma vie durant, une parente de la jeune fille, couper, aux ciseaux, quelques mèches de ses cheveux, la pauvre jeune fille était âgée de 17 ans, fauchée en pleine jeunesse, c'était il y a soixante ans, à peine.

A Talant, le 1er Mai 2004

Michel JACQUIN

P- S  Tous les évènements relatés ci-dessus, se sont déroulés (pour moi)sur une douzaine de jours

HISTOIRE DES DERNIERS JOURS AVANT LA LIBERATION DE PONT DE PANY

SEPTEMBRE 1944

Récits extraits du livre "Et le Voile se déchire"

de Paul GAUTHIER

(Directeur de la colonie du Château)

Durant l'été, je dirigeais une colonie de vacances, à Pont de Pany, village situé à 20 kilomètres au Nord de Dijon sur la route de Paris. Dans un Château entouré d'un vaste parc, je veillais sur une centaine de garçons de 6 à 12 ans. J'étais aidé par 6 grands séminaristes. Les enfants, heureux de jouer, d'écouter des histoires, de la musique, de bricoler, avaient baptisé ce lieu, le Château des Merveilles. Mais début septembre, les alliés ayant débarqué en Normandie, en Provence, les Allemands commencèrent à fuir, remontant la vallée du Rhône ou descendant du  Nord. Dijon était un noeud ou s'opérait la jonction des deux courants. Le château était situé à  l'intersection d'une route venant de l'ouest et de celle du nord. Certains villageois craignant des représailles nazies, style Oradour, fuyaient dans le maquis, la région étant fort boisée. J'appris que le

Curé du village voisin de celui de Pont de Pany (1)  avait invité ses paroissiens à s'enfuir avec lui. Je voulus savoir ce qu'il en était. Aussi  le matin avant le lever des enfants, je partis en vélo vérifier l'information.

En chemin, après un kilomètre, sur le bord de la route, gisait à côté d'une grosse moto renversée, le corps d'un allemand, le crâne fracassé, la cervelle répandue, la moitié du visage arrachée, seul un oeil étonnamment bleu était intact et semblait regarder fixement le ciel.

A l'entrée du village, sur l'herbe du talus, je vis soudain six corps allongés, cinq hommes et une femme, criblés de blessures par balles. Tous étaient morts. J'appris plus tard qu'une voiture de résistants était tombée, avec ses six occupants, aux mains des nazis qui les avaient exécutés sur le champ. La guerre avec ses tueries était arrivée aux portes du Château des Merveilles. Le village voisin était de fait désert, portes closes. Sur celle du curé, un mot: absent. Je rentrais en hâte au Château.

Les garçons entraient à la chapelle. Durant cette messe, je suppliais le Seigneur de protéger ces enfants. Je leur signalais brièvement qu'il fallait être prudent, ne pas sortir du parc et même ne pas s'éloigner du château.

Les maquisards étaient nombreux dans le voisinage. La veille dans la matinée, trois d'entre eux étaient arrivés en camionnette demander deux tables et quatre bancs. Pendant qu'ils les prenaient dans la baraque que je leur avait désignée derrière le château, je recevais la visite d'un officier allemand qui voulait s'assurer que ce château était bien  une colonie d'enfants.  Je le fis entrer dans mon bureau et fis durer la conversation, lui parlant de son pays, la Bavière, dont il me fit la description. Quand il sortit, assuré que ce château était bien une colonie, les "terroristes" étaient partis avec leurs tables et leurs bancs. J'avais eu chaud.

   (1)  Sainte Marie sur Ouche

Vers 9 heures du matin, un voisin vint me chercher: un officier allemand en moto, était tombé, frappé par une balle. Il gisait à l'entrée du parc au bord de la route. Nous l'avons ramassé et porté dans la plus proche maison. Il perdait beaucoup de sang, la balle lui ayant traversé la poitrine de part en part. L'officier portait un révolver à la ceinture. Il me le tendit en disant: "Prenez-le je ne veux pas tomber armé entre les mains des terroristes". Il geignait:  "Mein Blut...Mein Blut..." Mon sang, mon sang. Puis se reprenant s'écriait "Heil Hitler  ! = Vive Hitler !". Ainsi cet homme acceptait la mort pour son dieu.

J'arrêtais un convoi allemand qui passait sur la route, plusieurs camions chargés de soldats. Mais au lieu de descendre ramasser leur blessé, ils exigèrent que je marche en avant du convoi pour la traversée du village. Ils craignaient sans doute une attaque des “terroristes” et me prenaient en otage. Je croyais ma dernière heure arrivée, deux mitraillettes   étaient  braquées sur moi. A la moindre alerte, j'étais abattu. Soudain, un strident coup de sifflet retentit. Les camions filèrent à toute allure, franchissant en trombe le village. Le chef avait sans doute préféré la vitesse à l'otage. Je restais avec mon blessé.

Un résistant arriva qui me demanda de lui livrer l'Allemand. Je lui demandais: “Avez-vous un hôpital ? - Non - Alors je ne peux vous le livrer! “ Il n'insista pas. Finalement une voiture s'arrêta. C'était un officier allemand, médecin, qui emmena le blessé. Je rentrais au château. Il était midi.

Après le repas, les garçons sortant du réfectoire se dirigeaient vers les dortoirs pour la sieste; une trentaine avaient leur lit dans deux baraques en bois, installées sur la pelouse, devant le château. J'aperçus, en face, sur un tertre, à quelques 300 mètres une sorte d'engin que je pris pour un tombereau avec deux grandes roues. Mais un pressentiment me fit donner un coup de sifflet et ordonner, aux enfants, de descendre dans les caves. Ils étaient à peine dans l'abri que je vis des gerbes de feu jaillir de ce que j'avais pris pour un tombereau et j'entendis trois détonations. Un obus venait de traverser le réfectoire d'où étaient sortis les enfants et deux autres avaient disloqué chacune des baraques où ils devaient aller pour la sieste.

Je courus à la cuisine, en sous-sol, et demandais un balai et un torchon blanc. Brandissant ce drapeau, je me précipitais vers mon tombereau canon. Six allemands le servaient. Je les suppliais d'arrêter leur tir. Ce château n'abritait que des enfants. Le chef allemand me dit: "Vous avez une arme ?"...soudain, je me souvins que j'avais au fond d'une poche de ma soutane, le révolver que l'officier blessé m'avait remis le matin. Heureusement, par dessus, était mon bréviaire (livre de prières d'un prêtre); je le sortis, le présentais à l'allemand, le tirant de son étui: "voilà mon arme !"

Il sourit et ordonna de cesser le tir.

Les baraques qui avaient reçu les obus étaient déchiquetées au niveau des lits et le réfectoire avait été traversé au niveau des tables, l'obus s'étant encastré dans le mur très épais qui le séparait de la cuisine, à cinquante centimètres du guichet par où l'on passait les plats. Tante Cécile, notre cuisinière, et les garçons qui se trouvaient alors à la cuisine l'avaient échappé de peu.. Je descendis à la cave expliquer aux enfants la situation. Ils avaient seulement entendu l'explosion. Panique: ils se sentirent en danger de mort et voulurent tous se confesser. Je remontais à mon bureau, les garçons sortirent un à un de la cave pour venir s'agenouiller sur mon prie-Dieu. L'un d'eux, d'une dizaine d'années se confessa ainsi: après la formule rituelle, “Au nom du Père, et du Fils... Mon Père bénissez-moi, parce que j'ai péché”, il continua: "merde, putain, enculé, nom de Dieu..." je dus interropre la litanie et comprenant qu'il prenait ses gros mots habituels pour des fautes gaves, lui donnais immédiatement l'absolution. Cette bouffée comique me détendit au milieu de cette tragique journée.

Les confessions à peine terminées, une jeune femme vint me supplier de venir en  hâte: son père et ses trois frères venaient d'être arrêtés par les allemands et menacés d'exécution immédiate. En hâte, je courus avec elle. De fait, les quatre hommes étaient déjà alignés contre un mur devant un peloton d'exécution. L'officier, un autrichien, parlait heureusement le français. Je lui expliquais que les terroristes n'étaient pas les habitants de ce village mais tiraient à partir des bois voisins? C'est là qu'il fallait les déloger ! Je lui racontais l'histoire de l'officier blessé, ramassé par des villageois, couché sur le lit dans une maison et remis à l'Armée Allemande. Je connaissais les quatre hommes, nullement terroristes. Il m'écouta et les libéra.

Au Château des Merveilles, après la chaude alerte, la vie avait repris; les enfants tout légers après leur confession, jouaient sur la pelouse. L'heure du souper approchait. Deux enfants vinrent avec une grande panière, me dirent qu'ils partaient à la boulangerie chercher le pain. Je préférai y aller moi-même. Je partis donc avec Jean-Marie, un moniteur  (2) , le fils de Tante Cécile au moment où nous sortions de la boulangerie avec notre pain, un soldat allemand, très excité, se dressa devant moi m'accusant de lui avoir tiré dessus avec un révolver ( je m'étais en hâte libére de cet engin après l'aventure du tombereau-canon ! ). Aussitôt une douzaine de soldats se groupèrent en peloton devant la boulangerie, et un officier, très raide celui-là, à haut col et lorgnon, un prussien de mauvaise augure, s'avança. Le soldat renouvela son accusation. Je répondis: “Monsieur l'officier,non seulement, je n'ai jamais tiré contre un soldat allemand, mais ce matin même, j'ai ramassé un de vos officiers blessé, et je l'ai remis à l'armée allemande, voyez ma soutane encore tachée de son sang. Je vous remets les clés de ce château où se trouvent une centaine d'enfants dont j'ai la charge.

Si vous m'exécutez, vous en serez responsable”. L'officier regarda en direction du château et vit les enfants jouer sur les pelouses. “Allez, dit-il, qu'on ne vous y reprenne plus”. Avec Jean-Marie, je repris en hâte la panetière. Les enfants nous avaient sauvés. J'avais failli passer sur l'autre rive, être tué en allant chercher le pain des enfants après avoir sauvé plusieurs vies, dont celle d‘un ennemi.

Pourquoi pas ? C'était presque dommage pour moi... mais pour les gosses c'était plutôt mieux.

 La débâcle allemande s'accentuait. Sur la route descendant du Nord, ou déferlant de l'Ouest, ne cessait ce défilé des fuyards. Je revois l'un d'entre eux, un grand gaillard aux cheveux roux, perché sur une charrette à grandes roues, chargée de matelas et de matériel hétéroclite. Le cocher de cet équipage tenait à la main un long fouet, comme une canne à pêche, au dessus du maigre cheval qui tirait le tout. D'autres, moins heureux, fuyaient en vélo, et même à pied, cibles faciles pour les maquisards cachés dans les bois le long de la route. Ainsi avait été tué un allemand pour le quel, avaient failli être fusillés les quatre français pour lesquels j'étais intervenu.

La nuit suivante, le canon tonna au dessus du château, et au petit matin, l'oncle Jules, mari de Tante Cécile, et gardien du château me réveilla au cri de "Ils sont là !" "Ils", c'étaient les soldats français. Je bondis. L'oncle Jules tenait dans ses bras un immense drapeau français de quelque cinq mètres de long. Dès que les enfants furent levés, on le hissa au mât qui se dressait au milieu de la pelouse devant le château. Une vibrante "Marseillaise" retentit. Le drapeau français flottait joyeux dans le ciel. Nous étions enfin libres. Une douzaine de soldats français arrivèrent qui se mirent au garde-à-vous et saluèrent les couleurs. Ils avaient passé la nuit dans les fossés aux abords du village attendant que les allemands aient décroché pour éviter au village un combat.

(2)  Jean-Marie DEVILLERS

Hélas, à peine les couleurs françaises étaient-elles levées que des voisins arrivèrent criant; ”Ils reviennent”, le “ils” c'était cette fois les nazis. Une colonne de chars arrivait du Nord.  Les soldats nous dirent d'amener en hâte le drapeau et de hisser à la place un drap blanc. Eux-mêmes partirent à la rencontre de la colonne allemande. Avec une simple mitrailleuse 500, ils devaient  ouvrir le feu sur les chars. Les Allemands crurent que le gros de l'armée française était déjà là et bifurquèrent par une autre route, évitant Pont de Pany. En réalité, n'était arrivée dans le village que cette patrouille de reconnaissance qui se fit réprimander par des chefs supérieurs pour avoir osé attaquer des chars avec une mitrailleuse. Nous fîmes fête à nos libérateurs. L'après-midi devant le château le prodige s'accomplit: la jonction de l'armée Leclerc venant de Normandie et celle de De Lattre de Tassigny arrivant de Provence. je revois encore les deux premiers soldats debout sur leurs voiture blindées se serrant la main. Les enfants se précipitaient pour sauter au cou de leurs libérateurs. Le soir, le château fut réellement le Château des Merveilles: un repas nous réunit tous.

La France était libérée du nazisme.

LIBERATION DE SAINTE MARIE-SUR-OUCHE

SEPTEMBRE  1944

Témoignage de Madame JOBARD

C'est à Sainte Marie que j'ai passé les quatre années d'occupation. Mon père, officier d'artillerie mobilisé en septembre 39, nous avons quitté notre habitation militaire de Brienne-le-Chateau,pour ce petit village où ma grand'mère possédait une petite maison.

Je ne parlerai pas des problèmes de toutes sortes, spécialement alimentaires durant ces années de restriction. Etant pensionnaire de 42 à 44 à Dijon, j'avoue que certains jours avoir eu réellement très faim.

Arrive 1944: nous commençons d'entendre parler d'arrestations d'emprisonnements à Dijon surtout après l'attentat du major Werner (28 janvier 1944) à la garde barrière de Pont de Pany. Un cousin germain de mon futur mari, Pierre Jobard de Villeberny, fut déporté à 17 ans à cause de ces représailles. Il est revenu des camps de la mort, plus chanceux que deux jeunes de Sainte Marie, résistants, qui arrêtés après dénonciations furenrt déportés mais ne revinrent pas hélas: il s'agit de Georges Confuron et François Thibault.

Le 24 août 1944 un groupe de SS venant de Dijon arrive à Sainte Marie: ils font ouvrir tous les garages et s'emparent des voitures en état de marche, voitures immobilisées depuis 1940 faute d'autorisations de circuler... et d'essence. La voiture de mon père, une 301 Peugeot qu'il n'avait pas eu la précaution de mettre hors d'état de marche, démarra au quart de tour et fut emmenée avec quelques autres.

Le 6 septembre, vers 9 heures du matin, un convoi allemand est attaqué par la résistance, près du "Pont des Biques" sur la route de Gissey. Un des camions arrive à Sainte Marie, manque le virage de l'église et s'encastre dans le gros marronnier centenaire, quelques mètres plus loin. Le chauffeur est tué, les blessés sont emmenés à la cure où ils reçoivent les soins de M.Jovignot et de son fils Jacques, curé de Sainte Marie.

Mais des francs-tireurs, contre l'avis des habitants, viennent chercher les blessés qu'ils fusilleront et enterreront dans un pré près de l'Ouche, en contrebas du Monument aux morts. Je me souviens les avoir vus, avec ma mère, partir sur la route d'Agey. C'étaient des soldats âgés et, bien que les sachant nos ennemis, nous en ressentions un réel malaise de les voir partir vers la mort...

L'après-midi tous les hommes quittèrent le village pour se réfugier dans les bois. Les allemands prévenus de l'accident du matin envoyèrent un groupe de SS investir le village. Je les ai vus passer devant la maison avec leurs uniformes noirs, leurs mitraillettes et les colliers de balles autour du cou. Ils demandèrent des oeufs et du ravitaillement menaçant de brûler le pays si un seul coup de fusil est tiré sur eux.

Quelques habitants inconscients , depuis les bois au dessus du canal, tirent au fusil de chasse lorsque les allemands s'engagent sur la route de Pont de Pany. Heureusement, pressés de rejoindre Dijon, les SS ne mettent pas leurs menaces à exécution. Mais les habitants de Sainte Marie s'enfuient presque tous vers les bois où certains passeront la nuit et le jours suivant.

Ma grand'mère, ma mère, ma soeur aînée et moi furent les dernières à partir. En effet mon père qui ce jour-là travaillait chez un cultivateur de Gissey ( pour avoir un peu de ravitaillement en beurre et fromage) averti qu'il y avait des événements graves à Sainte Marie est venu nous chercher. Avant d'arriver au pont de l'Ouche, nous vîmes un groupe d'allemands armés descendre le haut du village. Papa nous demanda de marcher tranquillement sans nous hâter. Les allemands ne nous demandèrent rien et nous laissèrent continuer notre route. Par la suite, Papa nous dit que ce qui l'avait rassuré, C'est qu'une dame âgée, madame Bélorgey entrain d'écosser ses haricots assise devant sa porte  avait tranquillement regardé passer les allemands sans qu'ils ne lui disent un mot.

Le surlendemain matin 8 septembre, après ces nuits passées chez nos hôtes  cultivateurs, maman décida de regagner Sainte Marie avec ma grande soeur; il fallait aller soigner les volailles ainsi que le porc que nous élevions pour nos provisions de viande afin de rempir le saloir pour  l'hiver. C'est en arrivant devant la maison qu'elles découvrirent les cadavres, baignant dans leur sang des six jeunes résistants arrêtés le matin alors qu'ils se rendaient à Dijon. Parmi eux une jeune fille de 17 ans.  Une plaque apposée sur le mur de la maison rappelle leur sacrifice. Dans notre salle à manger: de nombreux impacts de balles et la vaisselle brisée de notre dernier repas interrompu par notre brusque départ de la veille.

J'ai dù rentrer à Sainte Marie le lendemain, ma mère étant venue me chercher à Gissey. Je me souviens que nous sommes revenues par le canal et qu'il y avait encore des tirs venant de la route et que nous avons dù, deux ou trois fois, nous coucher par terre pour éviter  quelques rafales de balles.

Je crois que c'est le lendemain, 9 septembre, qu'un groupe d'allemands tirent des balles incendiaires qui mettent le feu à la ferme Maringer et aux bâtiments de Madame Fauconney. Les habitants se relaient pour éteindre ces feux  en faisant la chaîne avec des seaux depuis le puits du village.

Les jeunes fusillés furent inhumés provisoirement au cimetière de Sainte Marie et on a retrouvé le corps de M.Confuron tué derrière ses volets, probablement le 9 septembre par le dernier groupe d'allemands passant dans la rue principale.

Ensuite je me souviens de l'arrivée le 10 septembre des troupes de libération, des légionnaires de la 1ère armée française arrivant d'Urcy. Ils furent reçus dans toutes les familles. Quel bonheur de les accueillir. Fin du cauchemar de ces 4 années que nous ne sommes pas prêts d'oublier. Le sacrifice de ceux qui ont donné leur vie pour que nous soyons libérés du nazisme  restera toujours vivant dans nos mémoires.

Colette Jobard-Guenot

LES SOUVENIRS DE LA GUERRE

DE MADAME GRIMOLDI

DE PONT DE PANY

Mon père a d'abord été fait prisonnier par les Allemands. Il est resté en Allemagne trois années et a été "rapatrié sanitaire" en 1943. Mes parents, M.et Mme Chazard, habitaient à la place de l'actuelle pharmacie et tenaient une petite épicerie dans la maison voisine de celle que j'habite actuellement au 200 de la rue de Sainte Marie à Pont de Pany.

Le 28 janvier 1944 éclate l'affaire du Major Werner, cet officier allemand  dont des éléments de la  résistance de Villy-en-Auxois se sont emparé, en fermant le passage à niveau de Pont de Pany; ils voulaient un officier comme otage pour l'échanger contre un résistant capturé par les allemands dans leur région. L'affaire a mal tourné et les allemands avertis de l'enlèvement,  par un sous-officier échappé de l'embuscade, ont envoyé rapidement des soldats qui ont arrêté les hommes de Pont de Pany qui n'avaient pas fui; mon grand'père, mon père et mon frère de 13 ans  ont été arrêtés; seul , mon père a été emmené à la prison de Dijon avec tous les hommes;  une maison, à côté de l'actuel garage a été incendiée. Ils ont dû rester  une dizaine de jours en prison,  je ne me souviens pas très bien, je n'avais que 10 ans. Les allemands ayant découvert la vérité, ils ont arrêté le maquis qui avait monté ce coup et relâché les gens de Pont de Pany. Ils ont fusillé les maquisards sauf un jeune qui a été déporté.

Enfin au mois de septembre 1944, les allemands ont un jour à nouveau menacé  Sainte Marie et Pont de Pany et l'après-midi on a dù s'enfuir. Ma maman  m'a déjà  envoyée,  avec de nombreuses personnes du pays, à La Chassagne;  je poussais le landeau de mon petit frère, qui n'avait que quelques mois; ma maman nous a rejoint, ayant abandonné son épicerie, qui avait déjà été pillée par les allemands. Nous étions un peu en famille, étant apparenté à la famille Dupaquier: tout le monde a dormi dans les granges de la ferme.

La plupart des habitants ont rejoint le pays le lendemain, mais moi je suis restée avec mon petit frère jusqu'à la libération.

HISTOIRE  VECUE  D'UNE  MONITRICE DE COLONIES DE VACANCES

A LA LIBERATION DE  SAINTE-MARIE- SUR- OUCHE

Marguerite BOITRAND-LALIRE

En juillet 1944, pour la troisième année consécutive les religieuses  (St Vincent de Paul )  de l'Orphelinat de St Michel, m'ont demandé de participer à l'encadrement de la colonie de vacances,  qu'elles organisaient tous les ans, à VIF dans l'Isère, acceptant, en même temps que leurs pensionnaires,  des filles de la paroisse qui fréquentaient leur patronage. Mais cette année-là nous n'avions pas pù nous rendre à Vif en raison des difficultés  dûes à l'occupation  par l'armée italienne; depuis le 8 novembre 42, après le débarquement anglo-américain  en Afrique du Nord : la région de Grenoble est ainsi contrôlée par les soldats italiens et connaît quelques troubles.

Ainsi ne pouvant aller à Vif, les religieuses ont loué pour un mois le Pensionnat de Sainte-Marie-sur-Ouche géré par les soeurs  de la Providence (en civil). Nous avons une quarantaine de filles de 6 à 16 ans, encadrées par la religieuse plus spécialement chargée des enfants, aidée d' une religieuse réfugiée de Lorraine et de deux monitrices, Aleth Rouget et moi-même. L'abbé  Gabriel Jacquin, vicaire à la paroisse St Michel de Dijon, est notre aumônier et vient nous visiter de temps à autre à bicyclette.

La vie était calme, les allemands qui occupaient Dijon et le secteur, ne fréquentaient pas la vallée de l'Ouche où nous nous sentions en sécurité. Toutefois nous avons entendu, une nuit de juillet, un gros bombardement: il parait que les anglais et les américains bombardaient les ponts de chemin de fer de la ligne de Paris, proche de la vallée de l'Ouche.

J'écrivais régulièrement à maman, qui travaillait à la gare de Dijon-ville, et qui était seule:  j'ai retrouvé toute cette correspondance que je lui envoyais et grâce à ces lettres,  écrites au jour le jour, j'ai pu reconstituer, avec rigueur, le déroulement de quelques évènements qui ont marqué la fin de l'occupation allemande dans cette partie de la vallée de l'Ouche, en août et septembre 1944

Nous n'avions pas beaucoup de moyens pour rejoindre Dijon, les communications sont coupées, bus ou train; fin août, début septembre nous commençons à trouver le temps long; il n'était pas question d'aller à Dijon à bicyclette car les allemands commençaient à  sentir qu'ils devaient quitter les terres occupées et réquisitionnaient tout ce qui pouvait les transporter (voitures, motos, vélos, chevaux...). Cependant il nous prend l'envie d'aller à Dijon, je désirais vivement revoir maman et retrouver des chaussures, car je n'avais plus rien  de valable. La supérieure du pensionnat, Mademoiselle Maréchal, et la cuisinière décident de partir avec moi, à pied et pour plus de sécurité nous ne prendrons pas la route nationale, car, précédemment, il y avait eu des incidents avec les allemands. Nous empruntons le chemin de halage du canal et "nous arrivons ainsi sans encombre à la ville"!  Nous nous quittons à l'entrée de Dijon et nous nous donnons rendez-vous pour le lendemain matin sous le Pont de l'Arquebuse.

Mercredi 6 septembre Nous nous retrouvons ainsi toutes trois à l'heure   dite et nous nous dirigeons vers Plombières; quittant la nationale à l'écluse de ce village, nous reprenons , comme à l'aller le chemin de halage jusqu'à Pont de Pany, alors que les éclusières rencontrées nous disaient de nous méfier des allemands sur la route nationale:” ils prennent tous les vélos”! J'ai raconté la suite des évènements, dans une lettre adressée à maman, dès que cela a été possible, le 12 septembre :”...j'ai fait bon retour,  mercredi 6 septembre; sur la route tout s'est  passé calmement; mais tout n'allait pas pour le mieux à Saint Marie: en arrivant au monument aux morts sur la route de Pont de Pany à Ste Marie, nous découvrons des F.F.I. postés avec des fusils et qui nous ont recommandé de partir très rapidement au village distant de 600 mètres.

En arrivant nous apprenons qu'un convoi allemand avait été attaqué! et qu'il y avait, en plus, un accident en plein village: un camion allemand était rentré dans un arbre  (des blessés ? des  morts ?...)

Dans l'après-midi, fatiguée du voyage du matin à Dijon, j'étais allée me coucher, à 14 heures, quand on apprend que les allemands étaient dans le pays; ils surveillaient, sentinelles armées à 10 mètres les unes des autres! Pendant ce temps-là les enfants de la colo étaient en promenade dans le village encerclé, avec soeur Marie Joseph et Aleth.  Mademoiselle Cécile (la religieuse de Lorraine) a pu aller les rechercher.

Nous terminions le souper au réfectoire, quand Mademoiselle Maréchal est venue crier, par un soupirail , car le réfectoire était en sous-sol, qu'il fallait fuir dans les bois ! Les allemands menaçaient de piller, brûler et fusiller le village si la Résistance tirait sur eux ; comme nous avions entendu des tirs, nous devions partir; pour faire encore, de nuit, 10 kilomètres, sur un chemin caillouteux, je ne m'en ressentais pas le courage, car depuis le retour de Dijon ce matin, j'avais bien mal aux pieds et pas mal d'ampoules"

Avant le départ, tous les habitants du village étaient rassemblés devant l'entrée de l'église ( il parait qu'avant l'arrivée de la colonie, un officier allemand avait harangué et menacé la foule) ; nous voyons alors Monsieur le Curé, l'abbé Jovignot, revêtu d'une chape, portant un ostensoir, qui bénissait la foule et parait-il donnait l'absolution générale à la demande des habitants. Tout le monde se met en route en direction de Gergueil; il était question d'aller en deux groupes: un à Gergueil, l'autre à la ferme de Grammont.

Je reprends ma lettre: "...Nous avons fait deux kilomètres quand nous apprenons (par une estafette en vélo: Etienne Jovignot qui faisait la liaison entre les allemands et la population), que ce sont les allemands qui avaient tiré les premiers. Donc nous pouvons rentrer  au pensionnat mais  soeur Marie Joseph nous rcommande de coucher  habillées sur nos lits.....

Jeudi  7 septembre

...A une heure et quart je suis éveillée par Etienne Jovignot, debout sur un petit muret qui entoure le pensionnat, et qui appelle: "Mademoiselle Gossot!" (cette personne m'avait laissé sa chambre, pour que je sois proche des filles dans les dortoirs). J'apparais à la fenêtre et Etienne Jovignot me prévient qu'il faudra partir au petit jour.

Avec soeur Marie Joseph nous avons fait des préparatifs car il fallait partir jusqu'à la libération et emporter des provisions... direction inconnue.. et pour combien de temps?

A quatre heures du matin lever général, à cinq heures: départ en direction d'Agey. Dans ce village une fermière nous accueille, Madame Chatillon, dont nous avions la petite fille à la colonie (nous avons fini la nuit sur des chaises, des tables ou à même le sol).

Dans la matinée nous avons logé chez l'habitant, réparties par petits groupes; mais notre fermière nous préparait les repas dans une grosse chaudière “à cochons” et  nous les prenions dans la salle du café en face de la ferme; pour une fin de guerre nous mangions comme jamais: une potée avec un jambon  énorme, des tartes, des brioches, du pain blanc, du lait, le tout fourni par la population qui nous a très bien accueillies...”

Je logeais avec deux filles à la cure d'Agey; ce jeudi soir, vers 23 heures, quelqu'un est venu  appeler Monsieur le Curé car il y avait eu de graves incidents sur la route de Sombernon: des soldats allemands, en retraite,  avaient voulu s'emparer des chevaux qui travaillaient dans les champs voisins, conduits par les propriétaires et commis de la Ferme de Baumotte, sur le chemin reliant Agey à la route Pont de Pany- Sombernon. Ceux-ci ne voulant pas céder à cette demande, les allemands ont tiré avec des balles explosives sur toutes les personnes qui travaillaient dans ce champs. Le père, un de ses fils et un commis ont été grièvement blessés. Ramenés à la ferme ils souffraient atrocement. 

Monsieur le Curé m'appelle et me demande si je veux bien l'accompagner; ainsi dans la nuit, nous avons pris le petit chemin conduisant à la ferme, lui , avec son  surplis  et une étole violette, enveloppé dans sa pélerine , portant ce qui était nécessaire pour donner  l'extrême-onction et moi, à la main, une lampe-tempête allumée car la nuit était noire. Je n'avais   pas osé refuser mais je n'étais pas très rassurée de participer à cette expédition, avec ce vieux curé qui bravait tout pour donner ce dernier sacrement à ces gens qui allaient peut-être mourir! et je me demandais où étaient les allemands ?

En arrivant à la ferme, c'était impressionnant  de voir les blessures  ouvertes et les souffrances de ces hommes, et cela est resté pour moi un souvenir marquant !  Une voiture est arrivée pour emmener les blessés dans un hôpital  à Pouilly; nous avons aussitôt regagné la cure d'Agey.

Le lendemain, vendredi 8 septembre, Monsieur le curé a fait boire, à ceux qui étaient   là, du vin de N.D. des Neiges (abbaye cistercienne qui produit ce bon vin de messe) pour me remercier de l'avoir accompagné.

Nous sommes encore restées quelques jours à Agey; la vie s'organisait pour la colonie et les religieuses devaient résoudre les problèmes de ravitaillement; nous n'avions pas de nouvelles de Sainte Marie, si ce n'est qu'une fois: nous nous sommes avancées sur la route, approchant prudemment jusqu'à un endroit qui domine un peu ce village, et nous avons vu des maisons qui  fumaient, elles avaient dù être incendiées. “ Nous avons vu passer et séjourner des patrouilles de maquisards du commandant Bertrand qui nous ont dit qu'ils devaient attaquer en direction de Dijon le lundi..."

Lundi 11 septembre.  "Vers midi nous apprenons que Dijon était libéré sans combat. Le soir nous regagnons le pensionnat de Sainte Marie: nous ne constatons aucun dégât, mais dans le pays trois maisons ont été brûlées, d'autres pillées, un habitant, Monsieur Confuron a été tué derrière ses volets; les allemands ont fusillé six  jeunes maquisards, dont une lycéenne de 17 ans, leur voiture arrêtée dans le village. Il n'aurait pas fait bon rester......Nous sommes “gardées” par la Légion ( armée française). Ils nous gâtent : ce matin  j'ai eu un paquet de “Lux”, 3 boîtes de conserve, des gâteaux et des bonbons".

Ce matin ( 12 septembre, date de la lettre) arrivaient aussi les premiers parents des enfants, pour les rapatrier à Dijon.”.... ainsi que le Père Jacquin (à  bicyclette). C'était émouvant, il nous a toutes embrassées en nous apportant des numéros de "Témoignage  Chrétien" qui relataient les différents évènements de  la fin de l'occupation. Nous l'avons soupçonné d'avoir distribué ces mêmes journaux pendant  l'occupation!, car les prêtres de la paroisse St Michel n'avaient pas pris le parti de l'occupant. Le chanoine de Cossé Brissac, curé de la paroisse, ne manquait pas, dans ses homélies du haut de la chaire, de fustiger les troupes allemandes, qui dans le même temps, attendaient, sous le porche de l'église la fin de la messe, pour “avoir”  à leur tour la messe officielle de la Wehrmacht. On rapporte également les paroles du vicaire, l'abbé Jacquin, à l'occasion de la fête de Jeanne d'Arc (11 mai 1941) "Dieu nous délivrera de nos ennemis et un jour viendra où nous serons délivrés de leur présence"  (1)  . De même l'organiste de St Michel M.Henri Geiger a été arrêté et déporté en 1942 ainsi que son fils André et ils ne sont jamais revenus .

Janvier  2004

  ( 1) Dijon, Carrefour de guerre p..311.

TEMOIGNAGE DE MADAME LALIGANT

épouse MAILLOT

Le jeudi 7 septembre 1944 mon père, Monsieur Laligant Gabriel, fermier exploitant la ferme de Baumotte, arrachait les pommes de terre dans les champs au lieu-dit "Les Ouches". Il était accompagné de ma soeur Jeanne ( 13 ans), de mon frère Jean (16 ans),  de deux commis Paul Jorrot et Léon Gérard ainsi que d'un ami Jean Vizuzaine; il disposait de trois chevaux avec les tombereaux. Quant à moi, j'avais 14 ans et j' étais avec eux, mais j'ai  dù les quitter  vers 18 heures, car c'était la semaine où je devais aller chercher les vaches pour la traite du soir et j'avais donc rejoint la ferme où restaient maman et mes plus jeunes frères soeurs (nous étions huit enfants).

Vers 18 heures se présente sur la route de Sombernon un convoi hippomobile allemand qui s'arrête à la hauteur du champ où travaillait ma famille; quelques hommes se dirigent vers mon père qui était à plusieurs centaines de mètres de la route. Là, ils lui font comprendre qu'ils veulent deux chevaux sur les trois qui travaillent; en effet le maquis avait tué plusieurs chevaux de ce convoi et ils étaient en "panne". Mon père, qui avait fait la guerre de 14, n'était pas disposé à donner ses bêtes mais l'insistance des allemands menaçants, il dételle deux de ses chevaux et au lieu de les remettre aux soldats, il donne deux coups de fouet sur la croupe des chevaux qui détallent à toute vitesse en direction de la ferme!

Les allemands près de mon père ne réagissent pas, mais ceux qui stationnent sur la route déclanchent des rafales de mitrailleuse avec des balles explosives: tous se couchent par terre, et ma soeur Jeanne, poussée  par un commis de Prâlon qui était aussi avec eux, se met à l'abri derrière un silo de betteraves; mais ces gestes  n'ont pas empêché la tuerie: Jean Vizuzaine est mort, mon père reçoit une balle dans le genou et mon frère Jean est touché au pied par une balle qui traverse la chaussure atteignant les deux orteils qui seront perdus;  le commis, Léon Gérard, est très gravement atteint, une balle entrée au dessus de la poitrine vers l'épaule est sortie lui déchirant le dos; pour tous les trois, les blessures sont conséquentes et ils perdent beaucoup de sang parce que les balles explosives utilisées sortent en déchiquetant les chairs. On n'a pas retrouvé Paul Jorrot.

Ma maman, qui avait entendu la fusillade, nous avait tous mis à l'abri dans la cave de la ferme; puis longtemps après, pensant que le danger était éloigné, elle nous a emmenés dansles bois au dessus de la ferme pour nous cacher. Nous sommes redescendus à la maison plus tard.

Vers 9 heures du soir, il faisait nuit, mon père, bien que blessé, accompagné de Jeanne,a ramené le cheval et le tombereau dans lequel il avait chargé les blessés, Jean, le commis Gérard et le corps de Jean Vizuzaine. On a appelé le docteur Boccard de Sombernon qui après avoir soigné tout le monde a fait hospitaliser mon petit frère Jean et Léon Gérard;  une voiture est venue les chercher pour les conduire à l'hôpital de Pouilly.

 Les obsèques de Jean VIZUZAINE ont été célébrées en fin de semaine, il  est inhumé dans le cimetière  d'Agey.  Ce n'est que trois jours après le drame, le dimanche, qu'a été retrouvé, dans le champ de betteraves où il avait dù se cacher, le corps de Paul JORROT qui a été enterré le lendemain, également au cimetière d'Agey.

Vous pouvez aisément imaginer l'état de choc et de frayeur de la famille, particulièrement pour  les jeunes enfants témoins terrorisés du drame et surtout Jeanne qui l'avait vécu  ! Nous avions déjà eu des frayeurs à l'occasion de la "fausse résistance" qui débarquait soit disant pour réquisitionner des denrées alimentaires, de la viande et  menaçait nos parents;  mais d'autres maquis venaient se ravitailler à la ferme, particulièrement le Malgache, quand  il occupait le dessus du mont qu'on appelle le "télégraphe" et qui discutait avec mon père.

Mais jamais nous n'avions eu aussi peur.

le 26  juillet 2004

ValléeOuche.com remerci Pierre LALIRE